Les pionniers du judo
Origine du judo Bruxellois!!!(inédit)*
LES
PIONNIERS
Mon ami André m'a demandé d'évoquer le Judo à Bruxelles au début des années 1950.
J'ai donné mon accord à condition de pouvoir laisser aller ma plume librement, quitte à faire quelques erreurs.
En premier lieu, il faut se replacer dans le contexte de l'époque. C'était l'après-guerre; il n'y avait pas d'autoroute, ni de ring, ni de télévision, ni d'espace européen, ni de centres sportifs, ni de tatamis, ni de subventions aux sports, ni de procès entre judokas. A chaque fois, chacun apportait sa part; nous allions de découvertes en découvertes; nous nous connaissions tous; c'était la joyeuse époque des pionniers.
Les "dojos", lieux aimés et respectables, étaient bien souvent de glaciales arrière-salles de cafés. Dans un coin, derrière des tentures, se trouvait le vestiaire; dans un "kot" annexe, on avait aménagé une douche, toujours et uniquement froide. Le tapis était fait d'une solide bâche aussi bien tendue que possible, sous laquelle on avait glissé de la paille, ou des cartons, ou des copeaux de bois. Au centre du mur d'honneur pendait, encadrée, la photo du grand prêtre de ces années, Maître Mikinosuke KAWAISHI. Sous la photo, il se devait d'y avoir un sabre, vrai ou faux, de samouraï.
Parmi les premières salles, je me souviens de celle d'Ixelles, (professeur Ravinet), au coin de la rue du Sceptre et de la rue Wayenberg (l'A.S.U.B. Judo - Université de Bruxelles- s'y installa également).
La salle du club de Bruxelles Midi, rue Plantin, était placée à l'étage d'une imprimerie. Le professeur, J.M. Egger, l'avait bien aménagée et Madeleine Lefèvre, artiste peintre, y avait apporté quelques raffinements. Elle était fort belle femme, à la blonde chevelure, et s'occupait de la section féminine du Club ( en ces temps là, il n'était pas question de la compétition pour les femmes).
Le professeur André Kolychkine avait ouvert sa salle rue Joseph Beyns à St Josse.
Le professeur Jean-Marie Perpeet, animateur des démonstrations, galas et championnats tenait le J.C. de Molenbeek, rue de Ribeaucourt.
Il y avait encore le J.C.du Centre, un vrai mouchoir de poche; c'est là que se retrouvaient les Professeurs pour s'entraîner et s'améliorer entre eux..
Vers la mi-1949, Monsieur Ravinet ouvrit son fameux dojo de Saint-Gilles, rue de la Glacière.
(N.D.L.R.: 25 m2 pour les randoris debout et 8 m2 pour le sol).
Puis se succédèrent les J.C. Le Trèfle (professeur J.Callier), J.C. Etterbeek (professeur P.Deroeck) rue de l'Etang (N.D.L.R.: mon tout premier club), le J.C. Schaerbeek avec les frères Pierre et René Soulié, le J.C. de Jette (professeur Malaise), le J.C. des Artistes avec Jean Berry, le J.C. CAPCI avec G.Sacré (N.D.L.R. Cercle Athlétique du Personnel Communal d'Ixelles), etc...
Dans toutes ces salles, revêtus de judogis découpés dans de la toile à voile, nous pratiquions la méthode KAWAICHI; les mouvements étaient groupés par famille: mouvements de jambe, de hanche, de bras, d'épaule, les sacrifices (N.D.L.R.: soutemis).
Rappelons le fameux 2e d'épaule (morote seoi nage) de Daniel Outelet, le terrible 10e de hanche (ushi-mata) d'Antoon Geesink !
Dans chaque famille, les mouvements étaient numérotés de 1 à 10, 11 ou 12; les bases, telles que le kumi-kata, la marche, les déplacements, étaient absentes.
Au sol, en plus des immobilisations, étranglements, clés de bras, tous également numérotés, on pratiquait également les clés de jambe et les clés de nuque. Ces dernières ne pouvaient être pratiquées que très prudemment, on veut bien le comprendre.
On étranglait
également avec les jambes, par exemple en faisant un ciseau aux côtes. C'est
grâce à cette technique que le frêle Jean-Noël Swennen, au cours d'un Championnat de Belgique (1950?), provoqua, ô
surprise, l'abandon du géant anversois Willy Struelens
La méthode Kawaichi nous venait de France, enseignée par le Directeur Technique de ces premières années, le grand champion Jean De Herdt, 3e dan.
C'était une force de la nature, un homme de grande taille dominant physiquement et mentalement tous ceux qui l'entouraient. Il avait les moyens de s'imposer. Il venait tous les mercredis à Bruxelles, souvent accompagné de quelques gros bras parisiens tels que Cauquil, Gillet, Niedzelski et Dupont: vraiment pas des enfants de choeur !
Tous les clubs cités plus avant se sont réunis pour fonder l'Association Belge de Judo et Jiu-Jitsu. Dès sa création, on y retrouve déjà Raymond Delforge qui représentait le club d'Ixelles. S'associèrent au mouvement le club de Charleroi ( Professeur J.M.Falise) et des clubs d'Anvers. A la tête de cette première fédération nationale se trouvait le président Ernest Callier, père du dur et coriace Jacques Callier qui diffusa le judo dans toute la région liégeoise.
Le Président Callier, homme d'affaire et d'expérience, fit rondement marcher les choses; il se mit en tête de dégoter une grande salle pour en faire le Dojo Fédéral.
C'est ainsi qu'il découvrit le Quai à la Chaux ( n°6), situé au centre de Bruxelles.
Le Quai à la Chaux devait devenir, pendant plusieurs années, le cœur du Judo Belge.
Au dessus de la porte cochère de cette grande bâtisse était accrochée une pompeuse banderolle: Académie Belge de Judo et de Jiu-Jitsu. On grimpait jusqu'au 2e étage et, en passant une petite porte, on pénétrait dans le Dojo Fédéral.
C'était un grand plateau compartimenté abritant une spacieuse salle de réunion avec tables et chaises de café ainsi qu'un grand bar. Plus loin, se trouvaient un secrétariat et un bureau. Enfin, il y avait surtout un très grand tapis: une bâche bien tendue sur des nattes de paille tressée et quelques colonnes dangereuses à éviter.
Ce qui était important, c'est que le tapis était longé sur sa plus grande longueur par des gradins pouvant accueillir un nombreux public.
On s'y entraînait fort, on y applaudissait les vedettes nationales et internationales, on y faisait les passages de grade et des championnats. On y tenait des assemblées et on y faisait la fête !
Tout était dans tout !
En 1950, Jean De Herdt décerna le grade de ceinture noire 1er dan à un premier groupe de ses élèves dont G.Ravinet, J.M.Falise, J.M.Egger, A.Kolychkine, A.Pianetli, J.Callier, J.M.Perpeet, W.Struelens, R.Beckers, J.N.Swennen.
La seconde promotion n'eut lieu que trois ans plus tard. On y retrouve les noms de Clinckemaillie, Delforge, Deroeck, Begaux (N.D.L.R. l'auteur de cet article), Outelet, Guldemont, Berry, Malaise, etc...
La cérémonie se terminait en prêtant le serment sur le sabre, face au Président du Collège des Ceintures Noires de Belgique, J.M.Perpeet.
Les grands moments de l'année étaient évidemment les Championnats de Belgique par équipes et individuels; les catégories de poids n'existaient pas et les titres de Champion de Belgique se faisaient par grades: champion de Belgique des ceintures marrons, des ceintures noires 1er dan, et ainsi de suite. Les affrontements inter-équipes (5 hommes) étaient passionnants; les repêchages n'existaient pas. Ces grandes fêtes du Judo se faisaient une fois l'an, toujours à Bruxelles, souvent dans l'ancien Palais du Midi.
Au centre de cette énorme salle se trouvait un podium d'un mètre de haut, ce qui limitait les sorties de tapis. Plus d'une fois, à l'entrée, on refusait du monde. C'était une foule enthousiaste qui aimait le judo ou qui venait le découvrir.
On organisait de grands galas avec des grands noms noms tels que Kawaichi SHI-HAN qui remettait un sabre au jeune combattant le plus méritant (R.Clinckemaillie) et SHOZO AWAZU fit une brillante démonstration du Judo au sol contre les meilleurs Belges.
Un des clous du spectacle, c'était de voir Jean Deherdt, en grande forme, prendre en ligne nos dix meilleures Ceintures Noires.
La soirée se terminait régulièrement sous forme de gag, par un simulacre de combat de rue; on se souviendra de J.M.Falise, imitant avec talent Charlie Chaplin, et qui se défaisait avec désinvolture de ses cinq ou six élèves déguisés en loubards.
Oui, c'était du bon spectacle !
C'est en 1953 que l'A.F.B.J.J.J. se sépara de Jean De Herdt pour le remplacer par un judoka de très haut niveau, Maître Ichiro ABE, 6e dan, envoyé spécial du Kodokan de Tokyo.
La récréation était terminée et bien des choses changèrent.
Mais ceci est une autre histoire !
Kyou-Kyou, alias Jean Begaux
4e dan, ex Président de la Ligue Francophone de Judo